Ran ne comprenait rien à ce qui se passait. Elle se trouvait un instant plus tôt dans sa chambre à essayer de trouver le sommeil, la chaleur moite de cette nuit sans étoiles l'empêchant de plonger dans les bras de Morphée.
Et la voilà en train de dévaler les interminables corridors du château, hors d'haleine, après avoir entendu un cri déchirant qui l'avait fait sursauter et enfilé une tunique légère mauve, qui était sa couleur préférée bien qu'elle n'y prêta aucune attention.
Plus elle descendait les escaliers, plus la chaleur se faisait étouffant ; elle en aurait eu l'impression de descendre droit aux enfers.
Puis des bruits lui parvinrent. Des objets qui se brisent. Le crépitement inquiétant des flammes qui semblait la narguer. Mais surtout des cris, des cris parfois longs, parfois brefs, déchirants, qui finissaient par s'éteindre plus ou moins brusquement.
La panique envahit la jeune fille. La sueur coulait sur son front et venait lui piquer les yeux ; ses jambes pourtant frêles et tremblantes redoublèrent de vitesse.
Elle finit enfin par atteindre au gré de bien d'efforts le hall d'entrée du palais.
Et ce qu'elle y vit lui coupa le souffle.
La première chose qui la paralysa fut la vue des corps. Partout. Jetés en vrac , les uns contre les autres, tels de vulgaires sacs éventrés d'où coulait le sang, des pantins inertes en proie aux langues de feu qui les changeaient peu à peu en cendre. Ces mêmes immenses flammes rougeoyantes qui couraient sur le sol tels des serpents animés d'une volonté propre, qui léchaient les murs dont les tapisseries n'étaient plus que poussière, qui détruisaient chaque parcelle de la grande demeure sur leur passage.
C'était véritablement un spectacle digne des Enfers. Jamais de sa courte vie l'adolescente n'avait été témoin d'un tel carnage ; il lui semblait que son corps, ses membres, son cerveau étaient mis sur « pause ».
Une poutre enflammée se détacha soudain du plafond dans un craquement sinistre et s'écrasa sur le sol ; Ran n'avait entendu qu'un sifflement strident dans l'air, mais ses prodigieux réflexes lui avaient permis d'échapper à l'objet enflammé d'une roulade parfaitement exécutée qui lui avait sauvé la vie.
L'adolescente avait à peine compris ce qui venait de se passer qu'elle s'était remise à courir aussi vite que ses forces le lui permettaient. Les rouages de son esprit fonctionnaient à toute vapeur. Que s'était-il passé ? Qui avait tué tous les gardes, pourtant si bien entraînés au combat et ayant défendu les portes du palais pendant des années ? Et, de plus, qui aurait intérêt à s'attaquer à une telle forteresse, et dans quel but ? Ceux qui avaient eu la folie de se lancer dans cette entreprise n'en étaient jamais revenus vivants, aux dires des domestiques.
Elle eut beau se creuser la tête, son père n'avait aucun ennemi particulier, du moins il ne lui en avait pas informée. En cet instant précis, elle aurait aimé pouvoir compter sur sa présence. L'adolescente se sentait perdue. L'image des corps carbonisés étendus sur le sol la poursuivait malgré ses efforts.
Les portes du palais n'étaient plus qu'à quelques mètres. Elle allongea ses enjambées, la chaleur torride dégagée par le brasier ralentissant ses mouvements alourdis.
Les lourdes poignées de métal brûlant s'offrirent à elle. La princesse prit une longue inspiration, rassemblant ce qui lui restait de ses forces, et les tira.
Les portes restèrent immobiles.
Le garçon observait le château avec un mélange de crainte et d'ébahissement peints sur son visage. A la place de la structure autrefois imposante qui trônait au centre de la Capitale se trouvait à présent une torche géante.
Les immenses et majestueuses flammes s'élevaient si haut qu'elles semblaient vouloir atteindre le ciel, brûler les étoiles une par une, roussir le ciel noir encre. De cet incroyable bûcher se dégageait une puissante lumière orangée éclairant à plus de trois kilomètres à la ronde. Cette même lumière qui avait sorti l'adolescent de son sommeil déjà léger.
Puis il se rendit compte que cette dernière s'intensifiait. Sans pour autant bouger d'un mètre, le garçon mit sa main en visière devant ses yeux et admira le phénomène, fasciné, oubliant complètement le danger qui menaçait la ville entière.
Des ruines enflammées du palais jaillirent des rayons de lumière d'une blancheur éblouissante qui balayèrent les ténèbres.
Le jeune homme se retourna et réalisé que tous les curieux avaient fui.
Il était totalement seul lorsque le château explosa.
Ran céda soudain à la panique totale et, hors d'elle, frappa les battants de la lourde porte en bois de toutes ses forces ; un bois auquel on avait jeté un sort d'incombustibilité et qui était aussi neuf que s'il venait d'être taillé.
Seulement la robustesse avec laquelle elle avait été conçue l'empêchait de bouger d'un moindre millimètre et seul le Portier connaissait la formule qui pouvait la laisser s'ouvrir. Ce n'était pas pour rien que l'adolescente surnommait le château « la prison dorée » ; elle n'avait aucun droit d'en sortir sauf pour aller dans les jardins et encore, en la compagnie de serviteurs. Elle maudit de toutes ses forces tout ce qu'elle connaissait, cracha une série de jurons...puis des larmes roulèrent sur ses joues. Des larmes qui s'évaporèrent avant même de toucher le sol en raison de la sécheresse infernale dont toute forme d'eau semblait avoir été bannie. La haine cédait au désespoir.
La princesse suffoqua : elle s'était soudain rendue compte que l'air était complètement irrespirable. Ses jambes ne la soutinrent plus et elle s'affaissa lentement sur le sol brûlant, toussant et crachant, en proie à un état proche de l'asphyxie. Elle ferma les yeux.
Un instant s'écoula. Au fur et à mesure que les minutes défilaient, Ran sombrait dans un comas entre la vie et la mort.
Des pas résonnèrent alors dans la pièce. Secs. Lents.
Des pas sous lesquels craquaient les brindilles et planches carbonisées. Bien qu'inconsciente, l'adolescente sentait que l'inconnu venait dans sa direction. Le sol vibrait légèrement à chaque pied posé. Son c½ur battait de plus en plus lentement et elle craignit, dans un dernier élan de lucidité, de ne plus jamais pouvoir entendre son battement contre sa poitrine.
Elle se demanda même comment pouvait-elle être encore en vie, même si celle-ci ne tarderait à s'éteindre. C'est comme si sa conscience partait lentement de son corps, l'enveloppant dans une sorte de coque invisible qui la maintenait au jour...
La silhouette était à présent penchée sur le corps de la jeune princesse. Elle eut un rictus dévoilant ses dents blanches scintillant à la lumière des flammes, lesquelles semblaient cacher des crocs de féroce prédateur. Un sourire sans joie, malsain.
L'individu secoua alors sa longue chevelure blonde et s'accroupit près du corps inerte de l'adolescente.
Lui empoigna l'avant-bras.
Ran eut alors un sursaut brutal. Elle ouvrit brusquement les yeux ; le souffle lui manquait, son c½ur s'était remis d'un coup à tambouriner contre sa poitrine avec une violence inouïe.
Des images, des flashes défilèrent à ses yeux sans qu'elle ne puisse les arrêter. C'étaient un afflux de lumières et de couleurs tourbillonnantes auxquelles s'ajoutèrent des sons mélangés les uns aux autres, provocant un brouhaha infernal à ses tympans. La douleur fulgurante qui paralysait son bras s'étendit bientôt dans tout ses membres, monta jusqu'au crâne dont elle crut qu'il allait exploser.
L'homme, lui, éclatait d'un rire sardonique, un rire perçant, presque inhumain qui vrilla les oreilles de la jeune fille. Il resserra son emprise, ce qui arracha à Ran un cri de douleur...mais ce qui eut également pour effet de la sortir de sa transe une bonne fois pour toutes. Elle appela au secours, bien que sachant que personne ne lui viendrait en aide, se débattit comme une forcenée, battant vainement des jambes et de son bras pour s'extraire de la pression de l'individu. Les paupières closes, elle rassemblait toute l'énergie qui lui restait en elle pour se dégager. Cela montait en elle comme un flux, un cours d'eau brûlante qui serpentait dans ses veines, de la lave en fusion dans laquelle la haine, la rage et la peur étaient concentrées.
L'étreinte sur son bras se desserra quelque peu. Ce geste encouragea l'adolescente à continuer, à laisser affluer cette puissance en elle jusqu'à son apogée.
La dernière chose qu'elle vit fut un éclair blanc qui aurait pu, si elle n'avait pas les yeux clos, lui brûler la rétine. Puis s'ensuivit l'obscurité.
Ebahi, le garçon se redressa sur un coude ; du palais il ne restait que des ruines fumantes. Le souffle de l'explosion l'avait projeté à une trentaine de mètres du lieu de l'incident mais il ne souffrait d'aucune blessure ; c'est à peine s'il était égratigné aux genoux et au visage, aussi il en déduit qu'il ne s'agissait pas d'une explosion ordinaire.
Il se releva et contempla un instant le paysage dévasté : les maisons les plus proches avaient été en partie détruites. Les arbres, dont le feuillage touffu protégeait autrefois les passants des rayons brûlants du soleil, n'étaient plus que cendre.
Les badauds jusqu'à présent cachés sortaient de leurs caves de part et d'autre de la place. Les plus courageux venaient constater les dégâts causés par le souffle de l'explosion tandis que d'autres se contentaient de pointer craintivement leur nez au-dehors, craignant que cette explosion ne soit que le présage d'un fléau bien pire qui ne tarderait pas à tomber.
Shinichi ne savait que penser. Il restait là, immobile, les bras ballants, témoin ce qu'il restait de sa propre maison. Des tas de pierres, tout au plus. Des murs il ne restait que des amas de brique dessous laquelle sa vie, son passé, ses souvenirs, resteraient piégés à jamais.
Nulle part.
Il n' avait plus nulle part où aller. Il était cependant loin d'être le seul à être dans cet état de désarroi total : la population demeurait en état de choc. Cela le rassurait à peine.
Il faudrait des mois pour réparer les dégâts. Non, même des années. La population devra se serrer les coudes pour récupérer ses biens disparus.
Mais le pire de tout était sans doute la disparition de l'immense forteresse qui se dressait fièrement au centre de la Capitale...autrefois. Personne n'aurait imaginé que cette imposante structure, qui avait repoussé nombre d'attaques et résisté aux agressions du temps depuis des centaines d'années. C'était le symbole même de la robustesse mais également de la beauté ; ceux qui y avaient déjà mis les pieds ne savaient en décrire la richesse et la magnificence tant elles étaient grandes.
Le garçon poussa un soupir. Le genre de palace mythique où il rêverait même d'en voir l'intérieur ne serait-ce qu'une fois dans sa vie...et son rêve d'enfant s'envolait en même temps que sa vie.
Alors qu'il marchait sans but parmi les décombres et les gens désormais privés d'abri déplorant le chaos qui régnait dans la ville, il vit une main dépasser d'un amas de briques.
Une main frêle, pâle, recouverte de poussière.
« Il y a quelqu'un là-dessous ! » pensa-t-il en sentant son c½ur se soulever.
Emporté par l'espoir que cette personne serait toujours en vie, il se jeta à genoux sur l'amoncellement de pierre et de bois et entreprit d'en dégager la personne piégée. Bientôt un bras fut découvert, puis le reste du corps suivit ; il redoubla d'efforts. La sueur collait ses cheveux noirs sur son front humide. Lorsque la dernière pierre fut extraite, le corps enfoui apparut enfin au jour.
Il s'agissait d'une jeune fille, recroquevillée sur elle-même, dont respiration lente soulevait doucement sa poitrine sur laquelle ses mains étaient croisées.
Shinichi se demanda s'il ne s'agissait pas plutôt d'un ange.